À la suite d’un licenciement, d’un divorce ou parce qu’ils sont en attente d’un logement, de plus en plus de jeunes – et de moins jeunes – adultes demandent à leurs parents un hébergement provisoire. Une expérience intense, contrastée, dont toute la famille peut sortir renforcée, à condition de poser les bons garde-fous.

Source : Bernadette Costa-Prades sur psychologies.com

« Je travaillais avec mon compagnon. Lorsque nous nous sommes séparés, je me suis donc retrouvée à la fois seule et sans emploi, avec ma fille de 1 an et demi sous le bras. Je savais que seule ma mère ne me jugerait pas, qu’elle m’accueillerait sans condition. » Comme Stéphanie, 37 ans, fille de Madeleine, 62 ans, quatre cent quinze mille adultes vivent à nouveau chez leurs parents(1). Selon l’Insee, ce sont souvent de sales coups du sort qui les poussent à s’y réfugier : 33 % s’y trouvent contraints après une rupture, 25 % par le chômage et 12 % à cause de difficultés financières, essentiellement des salaires trop peu élevés pour pouvoir payer un loyer dans les grandes agglomérations.

Même contraint et forcé, ce choix ne choque pas la génération des 30-40 ans. « Ils ont gardé un lien très fort avec leurs parents, ont souvent eu du mal à les quitter et retournent facilement chez eux, contrairement à la génération précédente, qui partait vite pour échapper à l’emprise familiale », estime Simone Korff -Sausse(2), psychanalyste. « Et puis, ils ont fait de longues études durant lesquelles ils vivaient certes chez leurs parents, mais avec une certaine autonomie, ils craignent donc moins de la perdre à cause de leur retour », explique la psychothérapeute Nicole Prieur(3). Les aînés, quant à eux, ouvrent grand leur porte : en ces temps difficiles, la famille est un abri, et la solidarité intergénérationnelle une évidence pour beaucoup. Mais à quel risque ?

La face cachée du retour

Sous couvert de nécessité économique, souvent réelle, ces retours n’en cachent pas moins, parfois, des motivations inconscientes qui n’ont rien d’adultes… Ainsi, Lucie, 34 ans, sans que sa situation matérielle le justifie vraiment, est retournée vivre chez ses parents pendant un an, soulevant des tensions dans la fratrie. Sa soeur Marie, 40 ans, raconte : « Elle s’était installée en domaine conquis. Par exemple, elle décrochait le téléphone, et quand j’appelais, je devais lui dire : “Tu me passes maman, s’il te plaît ?” J’avais l’impression d’avoir besoin de sa permission pour parler à ma mère. Sans compter qu’une fois le téléphone raccroché je l’imaginais demandant ce que j’avais dit et le commentant. C’était insupportable ! » Nicole Prieur n’en est guère étonnée : « Le jeune adulte peut essayer de retrouver une place qu’il n’a pas eue, d’obtenir une affection dont il s’estime lésé, à tort ou à raison. Certaines filles peuvent tout aussi inconsciemment revenir chez leurs parents pour replacer symboliquement leur mère dans son rôle de mère, et la délester ainsi de celui d’amante qu’elle avait retrouvé après leur départ. » D’où l’importance de se questionner lors de ces retours : qu’est-ce que je viens chercher en plus de la sécurité matérielle ? Un rattrapage affectif ? Un règlement de comptes ?

On peut rêver d’un retour à la maison parentale comme d’une régression momentanée dans l’unique endroit où l’on se sentirait protégé. Mais la réalité est souvent plus rude. D’un côté comme de l’autre. Même s’ils n’en disent rien, les uns se sentent souvent envahis. Quant aux autres, ils ont, malgré tout, le sentiment d’effectuer un retour en arrière peu valorisant. « Ces plus ou moins jeunes personnes sont souvent en échec professionnel et amoureux, et doivent affronter une double peine : celle d’être en difficulté et celle de décevoir leurs parents, constate Bernard Geberowicz, psychiatre et thérapeute familial. Aujourd’hui, ces derniers misent beaucoup sur la réussite de leurs enfants et, en cas de loupé, ils se sentent toujours coupables. » Or, un parent culpabilisé, impuissant, devient parfois agressif. « Quand j’ai trouvé refuge chez elle, ma mère me demandait sans cesse : “Tu as cherché du travail aujourd’hui ?” se souvient Édith, 48 ans. C’était pénible, même si cela traduisait son inquiétude pour moi. » Ces adultes ont déjà fait un bout de chemin dans la vie et se retrouvent à devoir rendre des comptes.

1. Étude Insee, octobre 2006.
2. Simone Korff -Sausse, auteure d’Éloge des pères (Hachette Littératures, 2009).
3. Nicole Prieur, auteure de Petits Règlements de comptes en famille (Albin Michel, 2009).

Des territoires à définir

Puis s’ajoute vite le poids du quotidien… Il est impératif d’établir dès le début un contrat clair en ce qui concerne le territoire de chacun, le partage des tâches et une éventuelle participation financière. Une évidence ? Les témoignages montrent que, bien souvent, il n’en est rien. Pourtant, participer est une façon de ne pas être infantilisé, d’alléger la dette morale en diminuant la dette matérielle. Même sans moyens, il est toujours possible de faire la cuisine, de s’occuper du jardin ou du branchement Internet… « Il est important de garder en tête que l’on ne revient pas chez soi, mais chez ses parents, remarque Simone Korff – Sausse. Il est curieux qu’en famille la familiarité fasse oublier les règles élémentaires du respect mutuel. » Bref, il convient de se comporter en adulte responsable, non en enfant gâté ou en étudiant attardé.

Autre problème, et non des moindres : la préservation de son intimité. « J’ai accueilli Stéphanie et ma petite-fille dans mon trente-sept mètres carrés, la promiscuité était difficile, se remémore Madeleine. Le soir, ma fille déroulait un matelas au sol. De plus, je travaille chez moi, c’était devenu quasi impossible… » À l’inverse des nombreuses cultures où plusieurs générations vivent sous le même toit, chez nous, les logements ne sont plus équipés pour faire face à cette vie communautaire. C’est d’autant plus douloureux lorsque des couples cohabitent. Pour la psychanalyste et sexothérapeute Catherine Blanc, « la cohabitation entrave la sexualité des uns et des autres. La promiscuité rend impossible le laisser-aller nécessaire à l’épanouissement sexuel ». Madeleine a mal vécu la présence de sa fille sous son toit, car, divorcée du père de celle-ci, elle ne pouvait plus recevoir son ami. Quant au père de Lucie, il a vu d’un mauvais oeil le retour de sa fille, alors qu’à 62 ans il avait retrouvé une intimité d’amant avec sa femme. « Les mères sont toujours en tension entre leurs deux pôles : celui de protection des enfants, qui nécessite de rester sur le qui-vive, et celui d’abandon, qui leur permet d’être amante, poursuit la psychanalyste et sexothérapeute. Les pères, eux, peuvent avoir tendance à se comporter en mâle dominant : sous leur toit, il n’y a qu’eux qui ont accès à la sexualité. » La situation n’est pas plus confortable pour les enfants, qui n’osent ni recevoir ni faire l’amour quand ils sentent leurs parents dans les parages, dans ces maisons aux cloisons minces. Une raison de plus pour que la situation ne s’éternise pas… « Six mois de cohabitation devrait être la durée à ne pas dépasser. C’est suffisant pour se restaurer. Ensuite, les problèmes ne manqueront pas de surgir », met en garde Nicole Prieur.

Parent chez ses parents

À tout cela s’ajoute un ultime élément qui est celui d’être parent chez ses parents… Même à plus de 40 ans (21 % des cas) subsiste toujours le risque de retrouver sa place d’enfant, perdant ainsi toute l’autonomie acquise hors des murs de la maison parentale. C’est ennuyeux pour le parent, plus encore pour les petits-enfants, à cause du risque de confusion générationnelle. Qui obéit à qui ? Stéphanie témoigne combien il lui était difficile d’être mère sous le regard de la sienne. « J’étais stricte sur les repas, alors qu’elle avait une position de grand-mère, plus souple, et intervenait pour que je lâche. » Mais comment garder sa légitimité de parent et l’autorité nécessaire lorsque l’on se sent « délégitimé » socialement ? La difficulté est encore plus grande pour l’homme. « Paradoxalement, la présence des enfants peut être une aide pour ne pas se laisser glisser. Ainsi, dès l’annonce aux enfants, leur dire que la situation est temporaire est une façon de s’engager à ce qu’elle le devienne, affirme Nicole Prieur. Avec les plus jeunes, mieux vaut ne pas insister sur le côté dramatique, mais présenter la situation comme une parenthèse pendant laquelle on va tous se serrer les coudes, en précisant : “Attention, nous ne sommes pas chez nous, et s’il faut respecter le territoire de papi et mamie, il faudra m’obéir à moi.” Poser un cadre aux enfants aide le parent à poser un cadre de conduite pour lui. » Au quotidien, il est important de ne pas déléguer à ses parents des tâches telles que le suivi des devoirs ou le linge. À ces conditions, toute la famille pourra même sortir grandie de cette épreuve, avec des liens plus étroits.

De nouveaux liens

Car si elle est semée d’embûches, cette période contient aussi des richesses potentielles, comme celle de mieux se connaître : « Mes parents se sont rendu compte que je n’étais plus la gamine au sale caractère qu’ils avaient connue, j’ai pu redorer mon image ! » sourit Juliette, 37 ans. Pour les enfants, cet accueil reste une belle leçon de vie : « Au-delà des tensions, la fille de Stéphanie et petite-fille de Madeleine retiendra que la solidarité est un mot fort, qu’il est possible de faire face aux difficultés ensemble », note encore Nicole Prieur. Cette situation contrainte a tissé des liens indestructibles chez Franck, 43 ans, qui a habité plusieurs mois sous le toit parental avec femme et enfants, le temps de la construction de leur maison : « Ma fille aînée revient chaque semaine pour faire de la pâtisserie avec son grand-père ; notre seconde, du jardinage avec sa grand-mère. » Et la solidarité ne joue pas à sens unique. Cette aide, apportée au moment où le bateau de sa vie s’est mis à tanguer, Juliette ne l’oubliera pas : « Mes parents vieillissent et je suis bien décidée à m’occuper d’eux. Ils m’ont tendu la main quand j’en avais besoin, je les aiderai à mon tour. » Une belle façon de rembourser sa dette.

Témoignages

« C’est le seul endroit où je me sens chez moi »

Caroline, 33 ans, juriste
« Pendant mes travaux, c’était une évidence pour moi de retourner chez ma mère. C’est le seul endroit où je me sens chez moi, où je n’ai pas besoin de jouer un rôle. J’y voyais une occasion de passer de bons moments avec elle. J’ai conscience de ne pas toujours avoir été sympa, elle me préparait à dîner et, moi, je m’affalais devant la télé… Mais c’est quand j’avais 10 ans que je voulais des repas de famille ! Il y a eu des moments pénibles parce que je ne voyais plus que ses défauts, sa gentillesse excessive avec tous les gens qui passaient. Je me forçais à les supporter, mais au bout de cinq jours, j’explosais ! Pourtant, c’est le seul endroit où je retournerai en cas de besoin. Et je sais qu’elle m’ouvrira grand sa porte. »

« C’était comme une séance de rattrapage »

Mireille, 58 ans, formatrice
« Quand Caroline m’a demandé de l’héberger le temps des travaux dans son appartement, j’ai sauté de joie, ravie de pouvoir la chouchouter. Après mon divorce, j’ai beaucoup travaillé, les laissant souvent seuls, son frère et elle. C’était comme une séance de rattrapage ! Mais très vite, il y a eu des tensions. Pour ma fille, la maison est un refuge et, moi, je vis la porte ouverte, avec des amis qui passent sans arrêt. Elle faisait le ménage pour me faire plaisir et je ne m’en rendais pas compte. Je lui préparais un repas, elle rentrait crevée et préférait regarder la télé… Je n’ai pas fixé de règles de vie commune pendant ces quatre mois, j’avoue que je n’y ai même pas pensé.